Banlieue parisienne, un dimanche matin. Ciel bleu hiver crispé autour d’un soleil ensommeillé. Une poignée de pavillons papillonnant au pied de lignes à haute tension. Au milieu, un blockhaus, hérissé de pointes de béton. Castan pousse la grille, esquisse un sourire. 

 

Une salle lumineuse. Deux sofas en cuir fatigué. Une giclée d’étagères accueillant une cafetière. Une caisse en bois flanquée d’un bouquet de fleurs. Incongru. Une vaste table de bois sombre. Trois hommes. Premier dans le viseur, un regard planqué sous une casquette rouge, joues camouflées par une barbe fournie discute avec une copie séduisante de Renaud. Jeune et sans défonce. Dans un coin, un sage, barbichette et lunettes, concentré sur son portable. Romain, Stéphane, Yann. Le batteur. Le bassiste. L’ingé son. Balayés les poncifs. Ici on carbure au soda et au café. Salut réjoui d’un Castan, tout à la fois nonchalant et déterminé.

Une première porte baille sur un cockpit aveugle, improbable vaisseau futuriste : lattes de bois au mur, une console, piano aux claviers démultipliés, des amplis, l’ordi, tel un écran de trader. Une vitre. Immense, indécente, qui plonge sur Le studio. Des fils. Serpents sinuant, rampant. Deux cabines. Deux fauteuils qui soupirent de vieillesse, une table déglinguée. Un Steinway recouvert d’une bâche avachie. Des micros. Des guitares planquées sous leur housse. Un parquet aux lames usées, un tapis qui pleure sa  trame. Deux basses en attente d’accords. Au centre la batterie : caisse claire. Tom. Grosse caisse. Ride. Crash.

Rutilante. Arrogante. Silencieuse.

 

Il y a du Tarantino dans cette parodie de déco.

Ils entrent dans le studio. Bavardant. Riant. Cool man. Une poignée de secondes. Moteur ! ? Pas besoin. Concentration. Je te joue l’air. Attentif,

le bassiste fixe les doigts de Castan. Copie. Répète. Copie. Répète. Fidèle. Appliqué. Puis s’échappe. Divague. Même mélodie. Différente. Libérée. Espiègle. Comme au loin. Tout proche, et pourtant en retrait, Romain, s’abîme dans ses textos. Abandonne son phone. Poing sur l’oreille. A l’écoute ou ailleurs. A l’écoute. Expression débonnaire. Démenti par le regard, acéré. La tête oscille avec les accords.

 

D’accord. Ça démarre. Casque vissé à l’oreille, la batterie décape. Un beat, lancinant. Précis. Technique. Derrière, la basse. Puis la guitare. Puis la voix. Comme une mélopée incongrue. Sans fard. A peine murmurée. Stop. De concert. Sans se concerter.  « C’est bien et pas bien à la fois. Je pourrais jouer sur un fa.  Vas-y rejoue-le, rejoue-le. Ba ba bom. Et si tu les poses ? TAN TAN… ça, ça rend ! ». Brièveté des phrases. Entente de concert. Évidente courtoisie.

 

Ces trois-là ne se connaissaient par il y a deux jours. Et pourtant, le fil est là. Entre eux, tendu sans contrainte. Tranquille et pas ténu. Un phrasé. Répété. « Pas bon. On reprend ». Encore. Encore. Encore. Encore. Tranquillement. Docilement. Entêtement. Obstination. Là. Là, c’est bon. La batterie reprend ses droits. Se mêle. S’impose. Forcément. « Ta da da da da,  et terminer par le sol, c’est bien ce que tu faisais ! Ta da da da da, Ta da da da da, Ta da da da da Tam Tam Ton. Ré sol ». Le pied scande la mesure, un brin impatient. L’œil scrute les réactions.

« Ah tu rajoutes encore une mesure là ? «  Oui, mais ça, ça serait bien pour rentrer sur le couplet »

Essaye encore. Tam tam tam ra ta pa ta ta ta. Ta ta pa ta ta. La batterie martèle, quasi militaire, raillée par le charley, bousculée par la cymbale. Les bras sont souples. Le son franc. Tape. Relève. Tape. Relève. Slide. Basse et guitare lancinent ensemble, glissent un shuffle. Le buste de Stéphane impulse les notes, leur donne corps. Au contraire de Castan, marquant les temps par ses déplacements. Regard vers la basse. Coup d’œil à la batterie. Chant murmuré. Laisser toute la place

au souffle haletant des instruments.

Une dernière fois. Pas la dernière. Tout le morceau. 2 minutes 30. Symbiose. Les trois hommes ne sont plus rivés à leur instrument. Se regardent, jaugent les sons. Instant complice. D’un même élan, inconscient et lent, les guitares se rapprochent de la batterie. Aimantées. Trio focalisé autour du son. Fusion des scansions.

Corps cadencés. Dernier accord. Sourires.

Retour à la console. Ecouter l’enregistrement. Castan, vautré sur le canapé. Stéphane appuyé sur la console. Romain dans le fauteuil à roulettes. Chacun à l’écoute de son instrument.  Chacun dans son instrument. Regard dans le vague. Un pied, une main, une tête donne le tempo. Une grimace. « C’est pas bon là ».

 

Pas de mots, retour dans le studio. Batteur. Bassiste. Guitare et voix ; celle-ci, prend son envol. Rageuse presque. Boxant les mots. Le couplet devient refrain.  Et le pont marque la liaison. 

Pause déj. Le livreur se fait attendre. Comme des gamins galvanisés par leur jouet, chacun s’empare d’une gratte. Tente. Joue. Ecoute l’autre.

On sent l’expérience. Les expériences. Les influences. Eclats de rire.

Pizza-soda, café-clope. 

Retour dans l’antre. Les instruments s’accordent. Nouveau titre. Quelques mots pour dire la genèse. Les native americans. Pas de paroles. Pas encore. Le son. Seul. C’est rythmé. Mais pas rapide. Pas encore. « Voilà, c’est ça, mais je voudrais le méchantiser ».

Insuffler plus de force. Plus de corps. Plus de vitalité. Plus de rock.

Romain, batman du beat, pige d’emblée. Commence à s’amuser. Apporte l’impulsion au morceau. Guitare et basse enflent en nervosité. Stop. Il faut affiner. Encore. Jouer. Rejouer. Perfectionner. Cacophonie pour qui n’a pas de casque. Chacun absorbé dans sa partition virtuelle. Aspiré. Le tempo est donné, les couplets calés, le pont construit. C’est sec et pourtant lié. Puis enlevé et accrocheur. La mélopée sonne claire et vive. Il manque quelque chose. Au début. Une accroche. Pour plonger dans l’histoire de ces indiens. Grosse caisse et sistres. Tambourin et bâton de pluie.  Et une voix, sobre, sombre, sourde. Tourmentée. Envoûtante. Shamanique.

 

Et Yann ? Discret mais l’oreille à l’écoute. Maîtrisant chaque bouton, chaque micro, chaque curseur, chaque entrée. Mixant les pistes audio avec brio. Les musiciens décompressent. Gamineries de cour d’école et blagues d’ados attardés pendant que Yann coupe, escamote, ajoute, cale.

Une dernière écoute. Là, c’est bon ça !

Pascale MISSOUD